Calme et félicité

Encore un glaçon. Il semble que le jour s’apprête à se lever, bien qu’il prenne tout son temps. J’ai récupéré: il est temps pour moi de partir. Rapidement, je fais fondre de la neige pour la journée et avale un petit déjeuner copieux, principalement constitué de flocons d’avoine, de chocolat et de beurre. Une fois tout mon matériel bien rangé dans ma pulka, je fais un adieu solennel à cette hutte que j’ai souhaité trouver avec tant de force l’avant-veille. Que se serait-il passé si j’avais manqué mon pari et que je ne l’avais pas trouvée ? Si je ne m’étais pas relevé ?

Ces questions n’ont pour l’heure plus d’importance. En avant ! Aujourd’hui, pour changer, je n’aurais guère besoin de grimper: je suis déjà sur le plateau du Sarek, à environ 1000m d’altitude. Il n’y aura qu’à avancer à un rythme soutenu. A une quinzaine de kilomètres, se trouve un grand lac gelé que je vais devoir traverser pour poursuivre ma route à travers les montagnes. Et j’ai repéré sur la carte ce qui ressemble à un camp Sami à proximité immédiate ! La rive de ce lac constitue donc mon objectif du jour.

Le peuple Sami m’émerveille: j’en ai aperçu quelques uns rabattre leurs rennes, dans le car pour le Sarek. Il s’agit tout de même de l’un des derniers peuples aborigènes de l’Arctique ! Un peuple comptant en son sein des chamanes, des éleveurs de rennes… Longtemps, j’ai rêvé les rencontrer un jour dans des conditions similaires, lors d’une expédition solitaire, alors que j’écoutais des joiks. Le joik, c’est cette mélopée séculaire, aux sonorités si particulières, que chantent les Samis pour dépeindre l’âme, l’essence même d’une personne ou d’un animal. Profond, complexe, et émouvant.

Je suis si pressé d’arriver à mon objectif, que j’en oublie de retirer les peaux de phoque de mes skis: cela me ralentit un peu, mais à côté des ascensions précédentes, j’ai l’impression de filer tout droit. Tout droit ? Pas exactement… C’est reparti pour un peu de White-Out. A nouveau, je ne distingue plus les reliefs, me prends les skis dans les sastrugis. Mon masque de ski n’y fait rien: bien que conçu pour permettre à l’air humide que j’exhale de s’échapper par le haut, il n’empêche pas complètement la condensation et une plaque de glace se forme rapidement sur le verre. Quelques chutes dans la neige s’ensuivent, mais sans gravité.

Mon bâton, que j’ai réparé hier avec les moyens du bord, bien plus court que l’autre, n’aide pas vraiment: je profite parfois du relief latéral pour le basculer sur l’amont de la pente et limiter la gêne. En temps normal, ma démarche évoque celle d’une cigogne: j’écarte les bras assez largement, tout en les gardant légèrement orientés vers le sol afin de faciliter la circulation sanguine et réduire le risque de gelure. A chaque pas, j’effectue un mouvement de balancier avec l’épaule opposée afin de ne pas donner d’à-coups, et de profiter au maximum du momentum de ma pulka. Cela me permet d’économiser une quantité non-négligeable d’énergie. Mais aujourd’hui, je ne ressemble à rien d’autre qu’à un canard boiteux plein d’enthousiasme.

Les kilomètres s’enchainent, le White-Out s’estompe enfin. Et je constate rapidement un changement par rapport aux journées précédentes. Il fait terriblement chaud ! Curieux, alors que j’ai grimpé 800m depuis le début de mon expédition, ce qui aurait du conduire à perdre environ 5°C. Alors je retire une paire de gants, et ouvre ma veste par les ouvertures situées sous les aisselles, conçues spécialement à cet effet. Ne surtout pas trop suer…

Le temps s’étant dégagé, je progresse en ayant sous mes yeux des paysages absolument somptueux. Le vent a cessé de hurler, seuls mes skis viennent troubler le silence en glissant sur la neige. Je louvoie entre les montagnes, lentement mais me rapprochant toujours du lac. Pendant une courte pause, je me saisis de mon thermomètre pour confirmer mes impressions: -10°C seulement. Le thermomètre a donc grimpé de plus de 20°C depuis le début de mon expédition. Très étrange, et plutôt inquiétant.

Mon avancée se poursuit. Alors que j’estime n’être plus qu’à quelques kilomètres du but, je dois franchir un pont de neige surplombant un cours d’eau gelé. Celui-si se jette sans doute dans le lac. CRAA-AC ! La glace se fend sous mes skis. Je me jette alors en avant et chute de l’autre côté du cours d’eau, lâchant mes bâtons et me cramponnant à la neige dans laquelle se sont enfoncés mes bras. Ma pulka me suit… Mais brise ce qu’il reste de glace. De l’eau libre ! L’eau est là, coulant sous la glace avec vigueur, et ma pulka en est prisonnière. Je tente aussitôt de l’en dégager, mais j’ai beau tirer comme un diable, c’est peine perdue: elle est bloquée. Je dois retraverser le cours d’eau pour la sortir par le chemin qu’elle a pris. Je choisis donc un autre pont de neige et parviens, moyennant force ruades, à récupérer ma pulka. Après m’être assuré que tout était sec à l’intérieur, je choisis de faire un détour et traverser le cours d’eau à un endroit où la glace semble plus solide encore.

Je fais rapidement le lien entre la hausse des températures et cet accident. L’avertissement est clair. Je ferme alors les yeux et me rappelle l’aurore que j’ai vu danser la veille. Un sourire se dessine sur mon visage: je poursuis ma route. Bientôt, tandis que le soleil décline, j’aperçois enfin le lac. Je redescends même à 700m d’altitude, et croise de nouveau des arbres…

Ce n’est pas la dense Taïga que j’ai quittée précédemment, mais des arbres épars figés par le gel, tout habillés d’un blanc immaculé. Chacun des cristaux de neige arbore une forme à la fois complexe et délicate, laissant se refléter mille éclats argentés. Ces cristaux magnifiques sont élégamment et régulièrement disposés autour des aiguilles, de telle sorte que l’on acquiert rapidement la certitude en les observant qu’aucune main humaine n’est capable d’une telle prouesse. La nature reste toujours maîtresse, tant de la violence que de la délicatesse.

Alors que je m’approche encore du lac, l’un des mousquetons de ma pulka se brise. Heureusement, j’en ai amené d’autres. Je répare donc rapidement tout en me félicitant d’avoir pris cette décision. Enfin, j’arrive au bord du lac et repère quelques huttes désertes. Si je ne me trompe pas, il s’agit là d’abris destinés aux trekkeurs estivaux. Je finis par en trouver un non-verrouillé, et m’y engouffre. Du grand luxe par rapport à ce que j’ai pu connaître ces derniers jours ! Il n’y bien sûr pas d’électricité, mais il y a un lit et même un poêle qui fonctionne ! J’allume alors un petit feu, décharge ma pulka, fais fondre un peu de neige… Que je trouve étrangement molle. Le thermomètre indique -5°C à présent.

Cette soudaine montée des températures me laisse pantois. Alors qu’il faisait -30°C il y a seulement 3 jours, il fait à présent 25°C de plus. Je risque de rencontrer de gros problèmes demain pour traverser le lac… Une température aussi haute au Sarek, en plein hiver, est sans doute du jamais vu. Mon baromètre, lui, indique une pression en chute libre. Près de 30hPa de moins en 2 jours. Cette fausse impression de quiétude, ces températures en hausse et cette absence de vent, sont ce que l’on appelle le calme avant la tempête. Demain, j’irai explorer le camp Sami, situé à quelques centaines de mètres de là, puis j’irai tâter la glace.

Le camp

Le lendemain, au réveil: pas de glaçon. Le thermomètre indique une température de 2°C dans ma hutte. A l’extérieur, c’est aussi catastrophique: un demi-degré au dessus du zéro. J’avale un petit déjeuner, chausse mes skis, puis file vers le camp Sami en longeant le lac. La neige est si collante que je peine plus à progresser sans pulka aujourd’hui qu’hier avec ! Avancer dans ces conditions se révèle parfaitement épouvantable: je m’enfonce de plusieurs dizaines de centimètres à chaque pas malgré mes skis. Et lorsque je lève une jambe, une bonne couche d’une vingtaine de centimètres de neige reste collée à mon ski, l’alourdissant considérablement.

Si bien que je comprends rapidement que le terrain est trop impraticable pour que j’avance aujourd’hui. Dans ces conditions, avec ma pulka, je dépenserai énormément d’énergie pour parcourir une distance ridicule. Cette énergie représente une grande quantité de vivres à consommer, et je n’en ai pas assez pour me permettre de les gaspiller pour faire un misérable saut de puce.

Et ça… C’est sans compter le fait que la glace du lac, habituellement si solide, est désormais fragile et dangereuse ! L’avertissement de la veille gravé dans l’esprit, riche de l’expérience de ma traversée du fleuve gelé quelques jours plus tôt, je choisis de m’y risquer pour la tâter en profondeur. Et ça ne rate pas: mes bâtons traversent rapidement la couche de glace située sous l’épais manteau de neige. Pire: je m’enfonce parfois soudainement jusqu’au genou, ma jambe ainsi enfoncée manquant de briser la fine couche de glace.

Ce constat réalisé, j’atténue ma déception en me disant que cela me permettra peut-être de passer une journée entière au contact des Samis ! Un large sourire défigure alors malgré tout mon visage, et je poursuis laborieusement mon chemin dans cette soupe qui se prétend être neige. Les premières maisons se dessinent: de simples mais charmantes habitations ornées de décorations traditionnelles Samis, fines et colorées. Néanmoins quelque chose cloche: tout semble indiquer que personne n’est venu depuis plusieurs mois… De grands monticules de neige bloquent des portes qui n’ont pas du être ouvertes depuis longtemps, nul son d’une âme qui vive. Je me risque à appeler, puis hurler, tel un loup recherchant la compagnie de ceux de son espèce. Aucune réponse, si ce n’est celle de petits drapeaux s’agitant paresseusement sous l’action d’une bise légère.

Toujours seul. Pas de samis. Je réalise alors que pour ce peuple pratiquant la transhumance, ce camp doit être un camp d’été. Ce n’est donc pas aujourd’hui que je les rencontrerais non plus… Tant pis. Au moins, je peux visiter le camp. Un certain raffinement émane de toutes ces décorations, clochettes, guirlandes… Ainsi qu’une certaine proximité avec la nature. Je trouve de nombreux abris pour oiseaux élégamment taillés dans le bois, ainsi que des abreuvoirs, qui de toute évidence ont bien du mal à remplir leur office durant l’hiver.

C’est alors que le ciel se met à pleurer. De véritables larmes de pluie, creusant des sillons visibles dans la neige. Je suis en Arctique, en plein cœur de la saison la plus froide de l’année. Il y a 3 jours, il faisait -30°C. Et il pleut… Tout cela représente un véritable cataclysme. Je comprends les conséquences de ces phénomènes sur mon expédition: impuissant, je ne puis traverser le lac s’il n’est pas assez solide. Et il me devient également impossible de progresser dans la neige. Si la situation perdure, je serai bientôt à court de vivres, mon expédition pourrait alors très mal se terminer. Mais le drame ne se joue pas pour moi, ni seulement pour les humains qui, comme les Samis, vivent dans ces régions toute leur vie.

Les rennes, comme j’ai pu le constater au Svalbard, sont extrêmement vulnérables à ces phénomènes, eux qui grattent sous la neige pour se nourrir. Si de la pluie tombe, elle gèle dès que le thermomètre repasse sous le zéro et forme une couche de verglas, interdisant l’accès à la nourriture. Si les rennes disparaissent, les renards ne tardent pas à suivre, et tout l’écosystème se retrouve en grave danger.

Meurtri par ce spectacle, peu désireux de mouiller mes vêtements pour risquer les voir geler avant d’avoir pu les sécher, je retourne à ma hutte. Et réfléchis à quelle suite je peux donner à mon expédition: la météo des prochains jours est la clé. Si l’anomalie climatique extrême que je vis perdure, c’est terminé. Si elle est passagère, je peux continuer, même s’il faudra peut-être choisir un autre chemin. Je me rends de nouveau sur le lac le temps d’admirer un splendide coucher de soleil. De ceux dont seul l’hiver Arctique peut avoir le secret.

D’un monde à l’autre

Alors que le ciel s’assombrit, j’entends au loin un bourdonnement. Ce bourdonnement se rapproche, et je reconnais le bruit caractéristique du vrombissement d’un moteur. Des motoneiges ! Cela fait des jours que je n’ai pas vu d’êtres humains. Alors je saute en dehors de ma cabane, hèle les pilotes à pleins poumons. Ils doivent m’entendre puisqu’ils s’arrêtent bientôt. Un homme s’approche de moi, me dévisageant avec surprise. Ses yeux d’un bleu profond me lancent un regard aussi perçant que brillant. A ses traits, je devine qu’il doit être originaire de la région. Lui doit deviner le contraire ! Et comment lui en vouloir: quel contraste entre son visage et le mien. Mes propres yeux sont si sombres qu’on peine parfois à en distinguer la pupille, tandis que ma peau est matte. Un monde séparait nos ancêtres.

Mais nous ne sommes rien d’autre que deux humains. Je salue ces voyageurs inattendus, et leur demande ce qui les amène dans un désert pareil. Hunters. Ils m’apprennent qu’ils chassent le lagopède, cet oiseau vivant en Arctique. Mais leur expédition tourne court: vu la météo, ils s’empressent de rentrer à Gällivare, car un ouragan absolument dévastateur s’annonce, de force 12, donc maximum sur l’échelle de Beaufort. Ce qui signifie des rafales à 200km/h, potentiellement durant plusieurs jours. La situation est plus critique encore que je ne l’imaginais. Alors qu’ils me questionnent, je leur explique rapidement: je suis coincé ici en raison de la hausse ahurissante et inexpliquée des températures. Et je ne dispose que de quelques jours de vivres, pas de quoi patienter une semaine ici. L’homme me propose alors de m’aider à rentrer en motoneige, ses compagnons s’empressent de l’appuyer: personne ne devrait passer ici avant longtemps, et en restant dans ces conditions, je prends un risque inconsidéré.

J’hésite. Rentrer maintenant ? Après tout ce que j’ai enduré pour arriver là, alors que la partie la plus facile s’ouvre enfin à moi ? Et si je me risquais quand même à traverser le lac dès demain, même très lentement ? Je sais pourtant que la glace est trop fragile pour me supporter. Quel échec… Après réflexion, je finis par me rendre à l’évidence: si je reste, je risque fort de ne plus pouvoir revenir. Ma déception est grande, mais la nature aura toujours le dernier mot. L’échec n’est pas d’être arrêté lorsqu’elle se comporte de la façon la plus imprévisible qui soit. Il serait de mourir ici de mon entêtement, ou d’appeler les secours dans quelques jours si je suis toujours coincé, une fois mes vivres épuisés. Je reviendrai terminer cette expédition, et le Groenland m’attends. Un pas en arrière, trois en avant.

Alors, j’accepte leur proposition et les remercie. En quelques minutes, je range toutes mes affaires et me présente devant eux. A la question de savoir si je suis bon skieur, je réponds que je suis excellent, ce qui est une vaste blague, n’ayant pas skié depuis mon enfance. Ils me proposent alors… D’accrocher ma pulka à une motoneige avec une corde, et de m’y accrocher aussi, en me demandant de retenir la pulka si elle menace de percuter le véhicule lors d’un freinage ! L’idée est saugrenue, je sais d’avance que je vais y laisser un genou: le chasse neige ne pèsera pas lourd face à l’énergie cinétique. D’autant plus que les sastrugis présents sur la route peuvent aisément me briser une jambe. Heureusement, ils comprennent vite le problème et nous sanglons finalement la pulka sur une motoneige, tandis que je monte derrière l’un des pilotes.

Le soleil se couche presque, et il nous faut nous hâter: en un instant, nous partons donc rebrousser le chemin que j’ai mis des jours à faire. Le pilote ne fait pas dans la dentelle: à vive allure, il se penche parfois tant sur le côté que je suis persuadé que ma tête va se planter dans la glace. Mais mon esprit est ailleurs. A mesure que le temps et les kilomètres défilent, j’aperçois bien des endroits familiers, où mon cœur a vécu peines et félicité. Je réalise lentement que mon expédition s’achève. Cette pensée m’émeut particulièrement, mon cœur se serre dans ma poitrine. Je mets en garde mes nouveaux amis lorsque nous nous apprêtons à traverser le cours d’eau qui m’avait posé quelques difficultés. Puis… BOUM ! Un choc violent secoue la motoneige, mon genou se retrouve projeté contre ma mâchoire, qui encaisse le choc. Nous venons de passer sur un gros sastruga, comme je l’appréhendais. La nuit tombée, ils deviennent difficiles à voir.

La remorque transportant la pulka, elle, a moins de chance: elle se renverse complètement alors que nous sommes en pleine nuit, sur le plateau du Sarek ! Nous descendons… Et constatons les dégâts. Même à 5, nous ne parvenons pas à la redresser, tant elle est lourde. Je propose de la relever en utilisant une autre motoneige, qui la tirerait latéralement grâce à une grosse corde et un mousqueton. Eux proposent de creuser la neige sur le flanc de la remorque, pour permettre une bascule dans le bon sens. En mélangeant les deux idées, nous parvenons enfin à redresser la remorque, au bout d’une bonne vingtaine de minutes. Je prends en photo la motoneige et ma pulka ainsi redressées, éclairées par la lune. C’est reparti. Deux heures plus tard, nous dévalons une grande pente qui finit par nous mener droit dans la Taïga. Enfin, nous finissons par arriver à Saltoluokta, désormais familière.

Je remercie alors chaleureusement mes acolytes d’un soir, les regardant s’éloigner. Je finis par trouver quelqu’un travaillant dans cette minuscule station: il m’ouvre les portes d’une hutte servant d’abri d’urgence, et j’y passe la nuit. Est-ce vraiment la fin de l’expédition ? Presque, mais pas tout à fait. Demain, l’ouragan de force 12 sera là. Au Groenland, je vivrai probablement l’enfer des vents catabatiques. Et il me faut m’y préparer. Alors demain, j’irai dehors quand tout le monde se calfeutrera dans une cabane. Et je m’entraînerai à monter et démonter ma tente autant de fois que nécessaire.

Et le lendemain, plein de promesses, est loin de me décevoir. Je n’ai jamais vu pareille tempête. Les vents dantesques soulèvent la neige, réduisant fortement la visibilité, me donnant toutes les peines du monde à monter ma tente ou à parfois simplement tenir debout. Le vent me fouette le visage et chercher par tous les moyens à arracher ma tente du sol. Mais n’en étant plus exactement à mon coup d’essai, je reste calme, et m’en tiens au plan que je me suis déjà employé à apprendre par cœur depuis plusieurs mois. Travaillant couché ou sur les genoux, je m’en sors finalement. L’idée d’imaginer ces mêmes vents avec 30°C de moins au Groenland me fait froid dans le dos. Alors je recommence encore et encore.

24 heures plus tard, je suis transporté de Saltoluokota à Gällivare par un traîneau tracté par une motoneige, puis dans un car, le même que celui que j’ai pris pour venir. Je suis encore seul dedans, mais le chauffeur a changé. Il a entendu parler de moi par son collègue, alors il me questionne longuement à propos de mon expédition, et m’apprends qu’il y a 2 jours, lorsque j’ai décidé de m’arrêter, plusieurs personnes sont décédées en tentant de traverser un lac. Triste nouvelle, qui ne m’étonne pas tant vu ce que j’ai pu constater de l’état de la glace. Cette tragédie m’attriste, et renforce ma certitude que j’ai su prendre les bonnes décisions au bon moment. Il faudra continuer à prendre des risques calculés pour la suite de ma vie d’explorateur: sans en prendre je n’irai nulle part, mais la lucidité ne devra jamais me faire défaut si je ne veux pas le payer de ma vie.

A Gällivare, je passe un jour et une nuit, récupère mes valises là où je les ai laissées, mon hôte se montrant très soulagé de me voir revenir en vie du Sarek. Ensuite, je prends une bonne dizaine de trains pendant deux jours, trimballant mon très encombrant matériel aussi vite que possible. Je traverse la Suède et passe une journée à Stockholm, puis le Danemark où j’arrive de Malmö par le fameux pont de l’Øresund, l’Allemagne, et arrive en France. Dans un train Suédois, une femme me demande devant ses enfants, curieuse et amusée, ce que contient le long sac de près de 2 mètres contenant ma pulka. « – Weapons ». Devant son expression soudainement effrayée, je m’empresse de rétablir la vérité. Arrivé en France, je m’amuse du douanier qui, lorsque j’arrive, plissant les yeux croyant se donner l’air connaisseur, m’interroge très soupçonneux. Ne serai-je pas en train de trimballer en douce de la viande de cerf vu ma provenance ?  – Du cerf Monsieur, en Arctique, en êtes vous bien sûr ?

Après avoir pris 22 trains pour cette expédition, et parcouru joyeusement près de 7000km (ce qui m’a permis, en plus du plaisir que j’y ai trouvé, de déverser 15 fois moins de carbone dans l’atmosphère qu’en avion !), je rentre enfin chez moi, heureux de retrouver les miens. Cette expédition restera pour toujours gravée dans ma mémoire. Une grande première: ma première expédition solitaire en Arctique, d’intenses émotions, de celles que je suis venu chercher. J’y ai gagné beaucoup d’expérience, et si j’ai quelques ajustements matériels à faire, je suis heureux de voir à quel point le travail que j’ai réalisé pendant un an et demi a payé. Voir le phénomène du réchauffement climatique à l’œuvre de manière aussi claire et aussi dure m’a néanmoins ébranlé. La profonde nécessité de dédier une part de ma vie à la lutte contre ce phénomène ne m’a jamais paru aussi évidente.

Que dire ? Je n’ai pas de mots pour décrire ce que j’ai pu ressentir là-bas. J’y retournerai un jour. Une aventure s’achève, et s’empare de moi une grande mélancolie. Mais lorsque l’on réalise un rêve, il suffit d’en faire un nouveau, alors je tourne cette page et me prépare à écrire la suivante. Le Groenland m’attends.