L’Expédition

C’est à l’Aube d’une année 2022 s’annonçant très riche, que l’expédition North Howling a débuté. Dernière expédition, ma quatrième déjà, avant le Groenland.

En Hardangervidda, sur un plateau montagneux des Alpes Scandinaves situé en plein cœur de la Norvège. Le plus grand d’Europe, intégralement situé au-delà de la limite des arbres. Un plateau célèbre de par sa beauté: aussi magnifique en été, qu’inhospitalier en hiver. De par son histoire également. Pour le grand public, il a servi de décor à la planète glaciale « Hoth« , dans la saga Star Wars. Pour les explorateurs polaires, il constitue un terrain de choix pour se préparer à une expédition ambitieuse. Roald Amundsen lui-même, le plus célèbre d’entre-eux, manqua d’y périr en 1896, alors qu’il tentait de traverser le plateau. A la lecture de son récit, je me suis imaginé marcher dans ses traces. Mais jusqu’à quel point ? Pas celui de connaître la même infortune… Et pourtant.

J’ai donc quitté la Normandie pour, à nouveau, traverser plusieurs pays en train. Me sentais-je prêt ? Autant qu’on peut l’être. Je ne crois pas que nous puissions jamais l’être tout à fait. Même lorsque l’on s’adonne aux plus grandes précautions, la perfection vient à manquer. L’imprévu sait se faire une place là où nous ne l’attendons pas. Fermement convaincu que l’humain ne peut rien entreprendre intéressant s’il demeure dans l’attente que tout soit parfait, je n’en fais pas grand cas et me rappelle que j’ai fait de mon mieux. Je pars l’esprit conquérant, heureux d’enfin retrouver le Grand Nord.

Fidèle à mes convictions écologiques, je déambule d’une métropole à l’autre affublé d’une petite centaine de kilos de matériel. Ainsi je voyage de train en train, de gare en gare. A chaque bras, deux grosses valises de plus d’une trentaine de kilos chacune. Suspendus à mon cou, ma pulka, mes skis, et quelques autres affaires, dans un sac mesurant près de deux mètres de large. Mon dos quant a lieu, supporte le poids d’un sac à dos généreusement chargé. Pas d’excuse pour prendre l’avion, lorsqu’une autre option est disponible ! Ce n’est pas en agissant autrement que je parviendrais à convaincre qui que ce soit de cette absolue nécessité. Cette fois, je décide de filmer quelque peu mes laborieuses pérégrinations. Qui sait si ces images se transformeront un jour en un souvenir ému de mes premières expéditions ?

Quatre jours de voyage m’ont été nécessaires pour rallier mon point de départ: Haukeliseter. Après avoir traversé la Belgique, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, et une partie de la Norvège, me voilà arrivé dans une quasi-tempête dans cette station de montagne. Le drapeau Norvégien flotte tout droit, malmené par le vent… La vue de cet endroit m’est familière, alors même que je n’y ai jamais mis les pieds: je l’ai observé tous les jours de l’année depuis plusieurs mois à travers une webcam, accueillant avec joie l’arrivée des premières neiges au mois de Novembre.

En avant !

Promptement, je m’affaire à préparer ma pulka au rude voyage qui l’attend. Surtout, je me prépare mentalement à devoir affronter du mauvais temps ces premiers jours. Les conditions sont chaudes, la neige porte mal par endroits. Aussi, le vent réduit considérablement la visibilité, et l’ascension qui m’attends le premier jour promet de m’en faire voir de toutes les couleurs. 

Après une nuit de sommeil passée à Haukeliseter, vient le fatidique instant du départ. Cap au Nord ! Devant moi se dressent les montagnes d’Haukeli, au sud de l’Hardangervidda. Ma pulka et moi-même traversons alors la route E134 longeant le sud de l’Hardangervidda, sautant les barrières et choisissant le juste moment pour ne pas risquer être renversés, faisant montre d’une rapidité proche de celle d’un gastéropode. A priori, je ne devrais pas recroiser d’être humain lors des dix prochains jours.

Ce matin, le temps est dégagé. Un ciel flamboyant salue mon départ, paré d’une infinité de nuances de couleurs. Cette clarté radieuse ne peut être que de bonne augure ! Je me fais la remarque que le moral, et donc le destin de l’être humain sont si facilement influencés par l’astre solaire. En choisissant de cheminer du Sud vers le Nord en cette contrée boréale, je m’impose pourtant de ne jamais avoir le soleil que dans mon dos.

Il n’existe aucune trace: il me faut me diriger en confrontant sans cesse ma carte avec la réalité du relief. Le blanc éblouissant du paysage ne facilite pas la reconnaissance et plusieurs fois, ébahi par les pentes que je m’oblige à gravir, je vérifie si je suis sur le bon chemin, espérant m’être fourvoyé. Nulle erreur: il faut littéralement escalader des pentes à plus de 40% pour progresser. Ma pulka, alliée à la gravité, semble déterminée à m’emporter au bas de cette montagne. Tantôt, je m’enfonce dans la neige jusqu’au dessus du genou. Et tantôt, je glisse, perds mon appui et manque de dégringoler, entraîné par un fardeau plus lourd que moi.

Contraint de faire le deuil de la bipédie, j’abandonne cette dernière et poursuit à quatre pattes, hâlant ma pulka à la manière d’un chien de traineau. Cet exercice non anticipé, bien qu’amusant, n’est pas précisément agréable lorsqu’il se trouve prolongé. Bien heureux je suis de m’être préparé physiquement comme un beau diable ! Ces derniers mois, j’ai travaillé tous les jours sans relâche pour être plus fort encore que l’an dernier. Pour cela, il a fallu m’adjoindre les services d’un excellent préparateur physique professionnel, rencontré lors de Swiss2Sea2See.

Lorsqu’enfin, je semble être arrivé sur un petit plateau, je me décide à chausser mes skis. Grande joie que d’avancer de nouveau en écoutant le crissement caractéristique de la neige. Sitôt que je trouve mon rythme de croisière, les reliefs changent, et la pente devient descendante. Alors, les souvenirs du Sarek resurgissent brutalement: ma pulka dévale la pente plus vite que moi et me fauche les jambes, m’envoyant directement au sol. Vraiment, quelle pitié que mon entêtement m’ai fait opter pour une corde, plutôt qu’un brancard métallique ! Si le relief du Groenland est tout à fait adapté à mon système, celui-ci , trop escarpé, ne l’est pas du tout: je n’étais pas sans l’ignorer.

Le visage dans la neige, les membres disposés de façon étrange, je me demande ce que je fais là. Puis je souris, me rappelle que je n’en suis plus à mon coup d’essai, et me relève avec précaution avant de reprendre ma route. Les heures comme les ascensions fastidieuses s’enchaînent, tandis que le temps clément m’offre l’enchantement de l’observation de mon environnement.

Dans ce monde bichromatique, le blanc ne laisse que très peu de place à son ultime antagoniste. En de rares endroits, les montagnes laissent envisager des surfaces marmoréennes, la raideur de leurs flancs les épargnant partiellement de la neige. Le silence est absolu lorsque je me fige. Véritablement, je me croirais sur une autre planète. Dans mon dos, le soleil rayonne, bien que bas sur l’horizon, donnant une atmosphère d’aube ou de crépuscule interminables. Certaines plaques de neige exposées au Sud brillent d’un éclat rayonnant, reflétant les rayons du soleil lorsqu’elles se trouvent sur mon côté. De ces plaques je me méfie comme la peste: on les appelle Firnspiegel. Elles ne s’ont qu’une fine couche de glace superficielle, issue de neige fondue puis de nouveau solidifiée. Cette couche de glace agit comme une serre, faisant ainsi fondre les couches inférieures…

Ma progression continue, jusqu’une énième ascension où je décide de brièvement laisser s’ébattre… Mon drone. Après tout, qui sait lorsqu’à nouveau, je pourrais profiter d’un vent faible et d’une vue dégagée pour le faire voler ? Excellent exercice dont la visée était de préparer le documentaire de ma prochaine expédition. Lorsque le soleil embrasse enfin l’horizon, je cesse d’avancer et monte ma tente sur un terrain plat. Orientée Ouest-Sud-Ouest, les vents s’annonçant provenir de ce côté. Les sentant s’intensifier, une tempête étant prévue pour cette nuit, j’entreprends de construire une mur de neige pour la protéger. Les blocs ne sont pas assez compacts à mon goût pour constituer un rempart solide. Je doute fort que cela tienne, mais c’est ainsi. Nous ne sommes pas au Groenland, et lorsqu’il fait chaud les températures avoisinent le point de congélation: je n’ai d’autre choix que de m’en accommoder.

Ma besogne achevée, j’entreprends le rituel de brossage de chacun de mes habits, et de mon matériel. Ensuite, je décide d’apporter une modification à l’abonnement de mon appareil satellite: celui en cours ne permet pas d’obtenir une météo précise, ni d’envoyer de messages satellites de façon illimitée. C’est par contrainte de budget que j’ai du me résoudre à choisir cette piètre formule. Mais j’ai changé d’avis, et tente d’utiliser le très peu de réseau que je capte avec mon téléphone classique pour procéder au changement. Misère ! Si je parviens au terme de plusieurs heures à opérer la modification, mon appareil m’abandonne lâchement et s’affiche comme inactivé. Plus de messages satellite, plus de suivi sur la carte. Plus de météo, et d’après l’appareil, plus de possibilité d’envoyer un SOS. Voilà qui est très fâcheux: je ne dispose à ce jour que d’un seul de ces appareils, là-aussi par contrainte budgétaire. J’ai d’ailleurs ouvert une cagnotte en ligne pour corriger absolument ce défaut majeur, avant de me rendre au Groenland. N’en avoir qu’un, est comme ne pas en avoir ai-je coutume de répéter.

Rien à faire, impossible d’activer le bougre. Si je m’avance plus profondément dans l’Hardangervidda, mes proches n’auront plus le plus petit signe de vie de ma part. Et s’il m’arrivait quelque chose, la situation serait rendue plus critique encore. Je les informe avec mon téléphone, par message, de ma décision de retourner à Haukeliseter réparer cette situation si elle ne s’améliorait pas d’ici le lendemain. Le message met plusieurs heures à être envoyé. Bientôt, les soucis liés à l’état de mon matériel électronique sont supplantés par la réalité d’une tempête: ma tente est secouée par de violentes rafales de vent, dans la plus totale obscurité. Mon anémomètre m’indique qu’elles dépassent déjà parfois les 80km/h, il me faudra être particulièrement vigilant cette nuit.

Après avoir fait fondre une belle quantité de neige, dégusté un repas lyophilisé mérité et m’être réhydraté, je m’attelle à l’écriture de mon journal du jour. Puis enchaîne avec ma lecture du moment, Vers le pôle, de l’illustre Fridtjof Nansen. Difficile de lire, tant la lumière vacille. Ma lanterne s’agite vivement sous l’effet des attaques du vent, suspendue qu’elle est à une cordelette.

Cette nuit là, je ne dors pas, ou très peu. Une fois, je crois avoir oublié de mettre mes bouchons d’oreille tant la toile de ma tente claque sous les rafales, alors qu’ils sont bien en place. La neige s’insinue par tous les interstices possibles, et réussit à se frayer un chemin sous l’abside pour la remplir entièrement. Je manque d’être enfermé dans la chambre intérieure de ma tente, et sort in extremis pour déblayer, pataugeant dans la neige dans ma propre tente en tentant d’atteindre la porte, avant que la chose ne devienne impossible ! Ce manège se répète toutes les heures. La nuit avance, la tempête ne cesse pas. Au contraire, elle semble gagner en puissance. Les dernières prévisions météorologiques en ma possession datent d’il y a déjà 24 heures, et sont particulièrement imprécises. D’après elles, la force de la tempête devrait diminuer progressivement après dix heures du matin.

Insatisfait de ces prévisions que j’aurais souhaité affiner si la défaillance technique de mon appareil ne m’en empêchait, j’effectue des relevés barométriques réguliers. La pression descend continuellement et à grande vitesse. Au matin, cette chute de pression aurait du cesser si les vents devaient diminuer. Au lieu de cela, je constate qu’elle se poursuit… Des frissons me parcourent l’échine. Au dehors à l’aube, la visibilité est réduite à peau de chagrin. Impossible de distinguer quelque chose que ce soit à plus de dix mètres. Les rafales dépassent à présent les 100km/h. Il serait vain de vouloir naviguer dans ces conditions: ici, nul espoir de tenir un cap unique et le suivre, comme au Groenland ou sur le continent Antarctique. Sans cesse, il faut en changer, se frayer un chemin à travers les montagnes, se jouer des traîtres reliefs venant jouer les trouble-fête.

Puisque je suis fait prisonnier de cet endroit, à nouveau, je dois tenter d’ériger un mur de neige. Hélas sans succès, c’en est véritablement navrant. Cela ne tient décidément pas… Cette situation est particulièrement inconfortable, puisqu’il m’est impossible de déménager mon abri, ou d’agir pour le protéger. Je regrette de n’avoir pas encore mes double arceaux, dont je devais également nécessairement faire l’acquisition avant de me rendre au Groenland. L’après-midi, le vent hurle littéralement. Quand cette tempête cessera t-elle son assaut ? Ces rafales ont désormais la force d’un ouragan. Je reste très calme, et médite sur la manière je pourrais améliorer ma situation.

Le combat pour la vie

Soudain, peu avant 16h alors que le soleil se couche, les éléments donnent un assaut plus violent encore que les autres, du côté Sud-Est de ma tente. Celle-ci penche de côté et semble grandement en souffrir. Le vent aurait-il tourné ? Invraisemblable en un temps si court. Il ne peut y avoir qu’une seule explication: l’un des ancrages principaux de ma tente a du céder. En à peine une poignée de secondes, je bondis hors de ma tente et suis dehors, seulement vêtu de sous-vêtements et de sous-chaussettes. Sans mon masque, mon regard est désarmé: je suis tout à fait ébloui alors que je regarde vers l’Ouest. La neige me force à plisser les yeux et courber l’échine, mais je parviens à distinguer l’anomalie: l’un de mes skis, principal point d’ancrage de ma chère tente, a été arraché. Le vent hurle si fort, que les rafales me donnent grande peine à seulement tenir debout ! Une décharge d’adrénaline sans pareille envahit mon corps.

Dans ces conditions, ma tente n’a pas la moindre chance. Il me faut à tout prix me saisir de quelque chose et ancrer de nouveau solidement ma tente dans la neige. Agrippant le manche de ma pelle, je tente d’en jouer lorsque sous mes yeux, le deuxième ski est arraché et s’envole, glissant et dévalant la pente à grande vitesse en direction de l’Est. Plus rien ne s’oppose au vent qui laisse aller sa fureur et détruit littéralement ma tente. En un terrible instant, les arceaux sont tordus avec violence, et ma tente se soulève. Je me jette alors sur elle et la saisit de toutes mes forces pour l’empêcher de s’envoler. Je m’adresse à elle à voix haute « Non, reste-là ! Calme, reste-là !« , et continue vainement de tenter de l’arrimer au sol. La toile se soulève, manque cette-fois de m’emporter avec elle. Il m’est littéralement impossible de la maîtriser, parvenir à l’ancrer relève désormais du fantasme. Sa structure même étant atteinte, elle n’a plus aucune chance de résister à cette épreuve. Plusieurs fois, les rafales passent sous la toile, parviennent à la soulever, et m’imposent un bras de fer terrible pour réussir à ne pas la lâcher.

Avec toute l’énergie dont je suis capable, je tire la tente vers moi et tente de la retenir. Mes muscles me brûlent, tandis que le vent hurle. …Sur les genoux, je suis littéralement traîné sur le sol par ma tente ! Ces efforts dérisoires doivent donner lieu à un bien triste spectacle. Je suis forcé d’admettre ma défaite, la nature est bien plus forte et je livre un combat perdu d’avance. Mais aucune retraite ne s’offre à moi. Tentant de remuer les doigts, je constate qu’ils commencent à geler.

Ma situation n’est guère enviable. Je me trouve hors de mon abri, vêtu de simples sous-vêtements. Dans le blizzard, par des températures négatives, fatigué par une nuit sans sommeil, je lutte pour ma vie. J’ai peine à seulement voir l’autre extrémité de ma tente tant la visibilité est mauvaise. Mon téléphone, mon appareil satellite, seuls éléments me reliant encore à la civilisation, sont prisonniers de ce qui n’est plus qu’un morceau de toile volante.

Bientôt, la nuit apportera la pénombre et l’obscurité. Si je lâche ma tente, je suis conscient que ce sera très certainement la dernière que je vivrais. En une fraction de secondes, j’analyse ma situation et comprends quelle est ma seule chance de survie. Il me faut m’ensevelir sous la neige pour me protéger de ce glacial et terrible vent. Mettre la main sur mon téléphone et mon appareil satellite, appeler les secours. Tout autre choix me mènera vers une mort certaine.

Seulement pour l’heure, il m’est impossible de regagner l’intérieur de ma tente, alors que j’éprouve toutes les peines du monde à simplement la retenir ! Les arceaux bombent la toile, accroissant considérablement sa prise au vent. Si je parviens à l’en débarrasser, alors peut-être parviendrais-je à maîtriser cette toile folle ? Mais, et mes doigts qui gèlent ? Une raison de plus pour agir vite. Je me couche du mieux que je peux sur la toile, et entreprends de défaire les arceaux. Cette délicate opération me cause bien des ennuis, mais je finis par réussir à les défaire tous les trois et les jeter au loin.

S’ensuit un combat formidable pour pénétrer sous l’abside sans lâcher la tente, et d’une seule main, ouvrir la chambre intérieure. Il ne s’agit plus d’une chambre, ni d’une tente à proprement parler, mais simplement d’une masse de toile informe secouée de toute part, ne semblant aspirer qu’à m’échapper. Chaque geste que j’effectue peut-être sanctionné par son envol, et donc par la mort. Dans cette furie, je finis par pénétrer ce qui me tenait lieu de chambre, et la referme. Le vent plaque la toile contre ma nuque. Comme je me redresse, je m’épuise à maintenir cette position. En quelques dizaines de secondes, j’enfile mon pantalon (sans les bretelles…), un seul manche de ma veste (impossible de la faire passer dans mon dos avec cette toile plaquée contre la nuque), saisis mon téléphone et mon appareil satellite, et m’enfouis dans mon sac de couchage.

Avant de le refermer tout à fait, je m’empare d’un morceau de fromage emballé sous vide, qui se trouvait à portée de main. Cette réserve calorique me sera peut-être utile. Le plan que j’ai échafaudé est simple: me laisser ensevelir sous la neige dans cette toile afin de me protéger du vent, et du froid. La neige constitue un excellent isolant dont je compte tirer profit, puisque majoritairement composée d’air. Afin de faciliter cette manoeuvre, j’écarte les bras largement et tente de mon mieux de maintenir la toile de tente au sol. Bientôt, je me retrouve enseveli et ne distingue plus la moindre lueur. L’oxygène devrait se renouveler régulièrement, mais lentement. Il me faut donc le consommer avec parcimonie. Au début, je grelotte, et mon corps frissonne tout entier dans un suprême effort pour maintenir sa chaleur. A mesure que le temps passe, il se réchauffe, et je trouve bientôt ce que je crois être une position optimale pour la conserver.

L’adrénaline redescend. Je tente de joindre les secours à l’aide de mon téléphone, et de mon appareil satellite. Pour la première fois de ma vie, je suis contraint d’appeler les secours pour moi-même. Et cela tombe précisément le seul jour où mon appareil se trouve être défaillant. Bouton rouge écrasé. Le SOS mouline encore et encore, l’appareil m’avertit que si cela ne fonctionne pas, c’est peut-être parce qu’il est inactivé. Je maudis Garmin, et trouve le moyen de m’amuser de la situation. Si je devais rendre mon dernier souffle ici, j’écrirais à l’endroit de cette entreprise quelques paroles peu amènes dans la neige en guide d’épitaphe, à la pointe de l’antenne de mon appareil satellite.

Miracle ! Ma fiancée finit par recevoir mon message. Il est d’une implacable concision, un SOS suivi de mes coordonnées précises. J’ai la bonne fortune de les connaître encore par cœur, les ayant notées dans mon carnet quelques minutes avant l’incident. Elle m’appelle, et pendant quelques précieuses secondes, le réseau accroche suffisamment pour que je puisse, par dessus le bruit du vent, lui crier d’appeler les secours, ma tente étant détruite et me trouvant sous la neige, en danger de mort. Le réseau est perdu et la communication est coupée. Je me sens l’homme le plus chanceux sur Terre: ce matin, j’ai envoyé un message à 7 heures, qui n’a été reçu qu’à 10 heures. Quelques minutes après, un message m’avertit que le SOS lancé par mon appareil satellite a fonctionné. Il s’est déjà écoulé une heure depuis que je suis sous la neige.

Je songe alors à Roald Amundsen, dont les pas ont précédé les miens en cette désolation. Enfoui sous la neige pour survivre à une terrible tempête pareille à celle que j’affronte, sa perspiration s’était solidifiée à la surface de son sac de couchage, finissant par former une épaisse couche de glace qu’il s’est trouvé incapable de briser. Il ne dut son salut qu’à la présence de son frère, qui la brisa pour lui et le libéra de ce mortel sarcophage glacé. Pour éviter de subir pareil sort, ne comptant personne à mes côtés, je rue régulièrement à la manière d’un cheval. Manœuvre censée remuer la neige en surface, et entraver le processus de solidification.

Surtout, je songe à mes proches, qui doivent nourrir les pires inquiétudes à mon propos. A cet instant, je suis bien plus enclin à m’enquérir de leurs états d’âmes que des miens. Mais m’inquiéter pour eux est tout à fait inutile et ne mènera à rien de constructif. Au mieux, cela accélèrera mon rythme cardiaque, amenuisant d’autant mes réserves caloriques et le temps que je peux tenir sous la neige en vie. Le meilleur service à leur rendre est de me concentrer sur ma survie, et revenir en un seul morceau. Ce brave morceau de fromage (une centaine de grammes de Gouda) se situe quelque part dans mon sac de couchage: il doit contenir assez de calories pour me faire gagner trois heures, mais je me sens trop déshydraté pour le digérer sans peine.

Des informations me parviennent au compte-goutte: les secours sont en route, mais seront lents à arriver. M’étant formé à l’accueil d’un hélicoptère de sauvetage et au fonctionnement global de la chose, je ne suis pas dupe et ne me berce pas de faux espoirs: ces conditions dantesques interdisent les airs à tout hélicoptère. Les pentes que j’ai du gravir pour parvenir à cet endroit sauront aussi retarder, sinon empêcher l’intervention des secours. Peut-être me faudra t-il passer la toute la nuit ici, si ce n’est plus. J’apprends par mon appareil satellite que la route longeant le Sud de l’Hardangervidda a été fermée en raison de la tempête. De plus, les pentes sont trop importantes pour que les secours puissent, comme moi, venir du Sud. Cela s’annonce fastidieux, et j’ignore absolument combien de temps je suis capable de tenir ici.

C’est à ce moment précis que je choisis d’écouter une émission de radio enregistrée sur mon téléphone. Cette émission « Affaires sensibles: la chute de l’URSS » m’occupe une bonne heure, me renvoyant à la guerre froide, à Mikhaïl Gorbatchev ou encore Boris Eltsine. Je suis parfaitement calme: mes chances de survie ont drastiquement augmenté depuis que je suis parvenu à me laisser ensevelir sous la neige: elles étaient si minces avant cela ! Je n’aurais pu supporter de mourir de manière stupide, en commettant des erreurs ou en vacillant au moment le plus critique. A présent que j’ai fait ce que j’avais à faire, c’est au destin de décider si ma route doit s’arrêter là, à 28 ans, alors que je fais une chose que j’aime. Ou si je peux continuer mon chemin, retrouver mes proches et continuer de poursuivre mes rêves. Atropos coupera t-elle le fil ? Je demeure malgré tout inlassablement optimiste.

Parfois, j’écoute le sol en tentant d’entendre le vrombissement de motoneiges. Deux fois, je suis trompé par le son d’un avion lointain, mais cela ne me désespère pas. Les secours arriveront par l’Ouest, moins escarpé. En attendant, je patiente. Les seules lumières dont je dispose sont celles des écrans de mes deux appareils. J’ai grande peine à écrire le moindre message, ne disposant que de quelques centimètres pour mouvoir mes doigts et poignets, écrasé sous le poids de la neige. La position que j’ai indiquée devrait permettre de me retrouver avec précision, et je ne m’inquiète d’ailleurs pas d’être visible: j’entends encore un morceau de toile de tente non enseveli continuer de claquer au vent ! Tant que se prolonge cette frénésie, on aura pas de difficulté à me trouver.

Au bout de cinq longues heures, j’entends subitement un moteur vrombir, suivi de plusieurs semblables. Une vive lumière filtre à travers la neige et la toile de tente. Je crie alors pour signaler ma présence, des pas lourds s’approchent de moi et des voix répondent à mon appel ! Rapidement, les secours fouillent la neige, la dégagent. Je leur indique où se situe, d’après mes estimations, le zip de la porte de la chambre intérieure. Tout étant sens dessus dessous, je me trompe de plus d’un mètre ! Qu’importe. Le zip finit par s’ouvrir, donnant sur une main tendue et un large sourire. Plutôt que de la saisir, je tape dedans et souris jusqu’aux oreilles. Sauvé, je suis sauvé ! Alors que je m’extirpe de la toile, les secouristes semblent vouloir m’aider à me relever. J’y parviens sans aide, puis leur donne l’accolade, les remerciant d’être venus me porter secours.

Je compte six ou sept motoneiges, appartenant à la croix rouge et à la police Norvégienne. On m’enfile un vêtement de survie, on s’empresse de voir si mes pieds sont gelés. Je fais savoir aux braves secouristes qu’ils perdent leur temps « Don’t lose your time, they’re toastier than yours !« . Étant en sous-chaussettes, je dois néanmoins retrouver trace de mes chaussures rapidement. On retrouve ma caméra et on me la donne, je l’allume sans y prêter attention. A six ou sept, les secouristes coopèrent pour parvenir à extirper la toile de la neige, la rouler en boule avec mes affaires et à la charger dans une motoneige. Hourra ! Bientôt, je file avec eux en direction de l’Ouest. Après quelques dizaines de minutes d’une conduite que l’on qualifiera pudiquement de sportive, nous arrivons sur la route et je suis débarqué dans une ambulance.

Riant avec les secouristes, j’y apprends que la manoeuvre de sauvetage a été particulièrement complexe. La route étant fermée à cause de la tempête, une machine à déblayer la neige a du précéder le véhicule et les motoneiges. L’envoi d’un hélicoptère était évidemment impossible. L’ambulancier me suggère de demander la nationalité Norvégienne et rester ici plutôt que de rentrer en France, afin de m’éviter d’affronter ma fiancée. Il me raconte également avoir eu le projet de traverser l’Hardangervidda plus jeune avec un ami, mais avait du rapidement du rebrousser chemin en raison du temps exécrable.

Épilogue

Je suis en bonne santé, bien qu’exténué et déshydraté. Les secouristes me questionnent sur ce qu’il s’est passé, je leur raconte cette histoire en détails. Ils saluent ma préparation, les décisions que j’ai prises et me félicitent: ce sont d’après eux les seules qui me laissaient une chance de survie ! On m’emmène dans un centre médicalisé où je passe quelques examens rassurants. Comme les secouristes, le personnel est véritablement adorable. Certaines personnes ne parlent pas anglais, j’en profite donc pour faire valoir mes nouvelles compétences en Norvégien. Me désignant du doigt, je déclare ce que l’on pourrait traduire littéralement par « Pas douleur. Faim, Soif, Fatigue. Tout en ordre. » ce qui a pour effet de beaucoup amuser mes interlocuteurs.

Le surlendemain, parfaitement remis de mes émotions, je passais une journée à Oslo et en profitais pour visiter le Fram, légendaire navire utilisé tant par Nansen que par Amundsen lors de leurs pérégrinations polaires. Ce fut assurément la plus belle expérience de visite d’un musée de ma vie. C’est peu dire que ma passion et mon enthousiasme demeurent intacts… De nouvelles idées, de nouveaux projets germent déjà dans mon esprit. Après 4 jours de voyage, je rentrais en France. L’ouragan Malik a continué de causer du tort à la Scandinavie: il fut si violent qu’il parvint à retarder mon retour, les lignes de train étant coupées par des arbres tombés sur les rails. Retrouver mes proches fut, naturellement, une joie immense et indescriptible.

… Le Groenland devra attendre encore. J’ai perdu une partie de mon matériel, et infligé une dure épreuve à mon entourage. Je ne puis me permettre de réitérer l’expérience quelques semaines seulement après un tel traumatisme. Cruel, brutal est ce constat, après deux années entières de sacrifices. Je me vois dans l’obligation d’admettre que j’ai moi-même été, au plus haut degré, atteint par la tristesse, la frustration, le chagrin, l’amertume, la déception. Rebondir après un échec aussi douloureux demande un certain courage, une force d’âme. C’est véritablement chose ardue. Je m’en tiendrai à ne jamais baisser les bras et continuer de courir après mes rêves, même s’il me faut essuyer de grands désappointements et retravailler mes projets.

En attendant, nulle raison de me morfondre: l’heure est venue de célébrer les retrouvailles avec mes proches, et continuer à passer du temps avec la nature. Cet été, j’aurai l’immense joie de me marier ! Ensuite ? Et bien, je prendrai soin de mes proches, me retrousserai les manches, et continuerai de courir après ce vieux rêve d’une contrée boréale où Terre et Ciel semblent ce rejoindre. Oui, assurément, ce sera l’occasion de raconter de nouvelles histoires !