Mirages

Un glaçon me brûle en me caressant le visage. Ce doit être le trentième cette nuit, je n’ai pas compté. A chaque mouvement que je fais, ces glaçons créés par l’humidité de l’air que j’exhale me rappelle qu’ils sont là, autour de mon visage. Et parfois, quand le vent la fait claquer trop fort, la toile de tente fait tomber sur moi des cristaux de neige issus, eux aussi, de la condensation. Mais j’ai bien dormi. 

En sortant de mon sac de couchage, le choc est comme toujours assez rude. Une fois de plus, j’accomplis mon rituel. Défaire ma tente me prends plus de temps que la veille: la tempête a charrié beaucoup de neige et le vent l’a compactée au dessus de mes ancres, tant et si bien que je dois bêcher avec trois fois plus de vigueur pour les en sortir. Une fois prêt, je fais de nouveau face à la tempête. A ce vent qui ne semble pas vouloir cesser de hurler, me ralentir, et glacer tout mon être.

En route ! Un pas, puis un autre. Un pas, un autre. Un zig, un zag. Encore, toujours. Je suis encore loin du plateau, malgré ma poussée de la veille. Au bout d’une heure seulement, je me rends compte que quelque chose ne va pas. Avancer m’est de plus en plus difficile, alors que la pente est demeurée la même. Les forces viennent assez rapidement à me manquer. Que se passe t-il exactement pour que je sois aussi rapidement dans un tel état de fatigue ? Soudain je comprends. Hier soir, exténué, je n’ai pas mangé comme je l’aurais du. Mon corps n’étant pas encore habitué à ingérer 7000 kcalories/jour, je ne mange pas non plus autant que je le devrais durant la journée. Conséquence: j’avance en permanence sur la réserve, alors que mon corps a besoin de quelques jours de transition pour optimiser l’utilisation de mes graisses.

…Tant pis, je vais avaler ce que je pourrais en route, et la tête prendra le relai pour aujourd’hui. Je dois absolument y arriver, ce n’est qu’un mauvais moment, il faut que cette nuit j’arrive sur le plateau, comme j’ai dit que je le ferais ! L’effort est éreintant, et j’ai l’impression de faire du surplace. A force de zigzags, je ne couvre même pas un kilomètre par heure. Parfois, le relief m’impose une descente de quelques mètres après une grosse montée. Ma pulka en profite alors pour me renverser en me fonçant dans les chevilles. Il faut chaque fois me relever, réussir à remonter au niveau de la pulka en marchant en crabe avec mes skis, la soulever pour libérer la corde passée en dessous, et repartir de l’avant.

Et ce vent qui continue de hurler. Mes forces déclinant, mon corps a de plus en plus de mal à conserver sa chaleur, et je suis de plus en plus sensible au froid. Petit à petit, je sens mes doigts geler. Ca ne doit pas arriver. Alors, je les sors de mes gants et les plaque contre mon cou: c’est l’endroit le plus efficace pour les réchauffer, ainsi que me l’a appris Dixie Dansercoer, lors de ma préparation dans les Alpes. Au bout de quelques heures, sentant la fin du jour arriver déjà, je regarde ma carte: je n’ai avancé que de quelques misérables kilomètres. Quel échec ce serait de m’arrêter là ! Le soleil, déjà proche de l’horizon à midi comme il est de coutume dans cette région en Février, poursuit sa course vers l’horizon. 

Monter ma tente dans la tempête comme la veille, dans mon état, et en pleine nuit ? Ce serait prendre un risque inutile et compromettre la suite de mon expédition. Je ne peux pas hypothéquer à ce point mes chances de survie pour quelques kilomètres. Me résoudre à m’arrêter là ? C’est toujours trop difficile à avaler. Alors je continue à observer la carte, celle de mon appareil satellite… Et je repère une hutte. Une simple hutte minuscule, abri d’urgence de trappeur situé là-haut, sur le plateau. En le rejoignant, j’éviterai d’avoir à monter ma tente en pleine tempête, en pleine nuit, avec le peu de forces qui me reste aujourd’hui. Et donc, je devrai pouvoir continuer à avancer plus longtemps, même si le ciel s’obscurcit ! Tout cela semble parfait sur le papier. Mais suis-je physiquement capable de rejoindre cet endroit ? Et que se passera t-il si cette hutte… N’existe pas ? Je ne l’ai jamais vue, elle n’est même pas indiquée sur ma carte traditionnelle. 

Je décide de tenter le coup de poker. Voici venue une autre occasion de voir ce que j’ai dans le ventre. La tête entraîne de nouveau mes muscles fourbus, et je me remets à avancer lentement. Le temps s’éternise. Chaque centaine de mètres me prends un temps invraisemblable, et je sais que je n’ai pas le droit à l’erreur. L’œil grand ouvert malgré le vent, je dois à tout prix trouver cette hutte et ne pas la rater si elle existe ! Au loin, je crois l’apercevoir enfin. Victoire ! Encore quelques centaines de mètres… Et me voilà surpris de tomber sur un simple rocher. Cette tâche sombre que je croyais être une hutte n’était rien d’autre qu’un grand rocher recouvert de neige par le haut, mais nu sur les flancs. Quelle déception.

Ce n’est pas grave, la hutte ne doit pas être loin. L’énergie me manque, il n’y a plus de carburant dans le réservoir ! J’ai toutes les peines du monde à faire avancer ma pulka et doit parfois ruser en usant le simple poids de mon corps pour lui faire franchir un sastruga. Une nouvelle forme se dessine au loin: plus je m’en rapproche, moins je doute. C’est une hutte, une vraie ! Perdu entre quelques arbres épars, dont je me demande qu’ils font ici. Vidé, je me jette pourtant en avant comme un damné pour la rejoindre. Une fois arrivé devant, je suis refroidi, si tant est que je pouvais l’être encore, par un constat implacable: la porte est verrouillée par un énorme cadenas. Peine perdue, impossible d’y pénétrer. 

Le vent gagne en force, alors que je semble arriver vraiment au bout des miennes. Je m’assois alors sur ma pulka et tente d’avaler quelque chose en vitesse, avant de congeler. Et je réfléchis très vite. En consultant de nouveau mon appareil satellite, je n’en reviens pas. Je ne suis toujours pas parvenu à la hauteur de la hutte, et celle-ci, non indiquée, n’est pas la bonne ! J’ai encore à parcourir environ deux kilomètres pour arriver à son emplacement. Au rythme où j’avance, c’est énorme. Et je prie pour qu’elle existe.

Profitant de cette pause, je tente de filmer avec ma GoPro pour immortaliser le moment. Je me vois, la glace au nez, l’air légèrement hagard. Au bout de 8 petites secondes, elle s’éteint. Les -30°C ont rapidement eu raison de sa petite batterie. Tant pis, j’ai des problèmes plus importants à gérer. Et encore une fois… Je me remets en route.

Pendant quelques minutes, c’est de nouveau le White-Out. N’ayant strictement aucun repère visuel, je me prends les skis dans les reliefs que je ne devine pas, et tombe. Une fois à terre, le visage dans la neige, je me sens paradoxalement comme soulagé. Une curieuse sensation de chaleur m’envahit, alors que je ne me relève toujours pas. La tentation est grande de simplement profiter de ce repos, et de m’endormir. Mais réveille-toi ! Si tu restes là, tu ne te relèveras jamais. Lève-toi, tes proches t’attendent, et tu n’es pas là pour t’effondrer au premier obstacle espèce de mauviette ! Péniblement, je me relève. Puis les mirages s’enchaînent.

Chaque forme noire que je devine à l’horizon me laisse penser qu’enfin, j’atteins la hutte. Chacune n’est qu’un rocher supplémentaire sur ma route. Après avoir été trompé dix fois, je me doute bien au fond de moi qu’il est improbable que la prochaine forme noire soit la hutte, et pas le rocher. Mais je me persuade que ce n’est pas le cas, et l’espoir que j’arrive à faire jaillir continue de me porter de rocher en rocher, de mirage en mirage. Et si j’avais dépassé cette hutte ? Et si elle n’existait pas ? Je ne peux plus vérifier sur mon appareil satellite, cette fois mes doigts gèlent pour de bon.

Soudain, au bout de l’effort, à ma hauteur, à quelques dizaines de mètres à l’Ouest, je l’aperçois. LA HUTTE. Elle est là ! Cette fois, il vaut mieux qu’elle soit ouverte, parce que je pense être bien incapable de bivouaquer. Mes vœux les plus chers sont exaucés: la hutte est ouverte. Petit abri en bois que j’estime à environ 5m², j’ai l’impression de mettre les pieds dans le plus bel endroit du monde. Il fait un froid à congeler un congélateur à l’intérieur, mais le vent n’y souffle pas, alors pour moi, il y fait bon vivre ! 

Je réussis à placer ma pulka à l’intérieur, gonfler mon matelas, préparer mon VBL, sac de couchage… Et je tombe dedans comme une pierre. Mais cette fois, je ne commettrai pas la même erreur que la veille. Alors après avoir recouvré quelques forces, je rouvre la porte que le vent semble vouloir arracher. Je vais chercher de la neige, j’allume mon réchaud d’un coup de lame sur ma pierre à feu, et c’est parti, je vais me remplir l’estomac. Quel luxe ! J’aperçois même un poêle, et une petite réserve de bois sec entreposé à côté. Je l’allume, avant de m’apercevoir que la sortie est complètement bouchée par le gel. Enfumé, j’arrête rapidement les frais et rouvre la porte malgré moi pour évacuer la fumée. Sur un mur, un papier plastifié stipule que cet abri d’urgence n’est plus utilisé depuis un an, et le début de la pandémie. Vu son état, la glace et la neige recouvrent tout un côté de la hutte, je n’ai aucune peine à y croire.

Le sempiternel « Tout va bien, aucun problème » est envoyé par satellite à mes proches. Après avoir, à la lampe frontale, englouti mon repas lyophilisé et ingéré un dernier fruit sec, je m’écroule dans mon sac de couchage. Et je dors.

 

 

L’Apparition

Durant la nuit, je suis réveillé par des grattements sur la hutte, non loin de la porte. Tendant l’oreille, j’acquiers rapidement la certitude qu’il s’agit d’un animal. Ours ? Lynx ? Renard arctique ? Renne ? Les possibilités sont multiples. Je suis tenté d’aller jeter un œil, malgré le choc thermique à prévoir en sortant du sac de couchage. Mais je me ramène rapidement à la raison: s’il s’agit d’un animal aussi grand qu’un ours et que j’ouvre, je ne suis pas sûr de pouvoir refermer. Cette fois, mieux vaut rester prudent et continuer à récupérer.

Le lendemain, je suis heureux que cette tempête, qui durait depuis deux jours, ait pris fin. Enfin, j’ai sous les yeux les sublimes paysages de l’Arctique, que je parcours avec tant de difficultés sans même vraiment les voir ! Je devine un petit lac gelé à quelques centaines de mètres. Soucieux de ramener quelques images de mon périple, puisque ma caméra n’a pas fonctionné la veille, je décide d’aller explorer les environs et ce petit lac, tout en me filmant, la caméra plantée dans la neige.

En tirant sur ma pulka, pourtant fortement allégée puisque ce qu’elle contient de plus lourd est resté à l’intérieur de la hutte, je constate rapidement un problème: je suis épuisé ! Bien que j’ai dormi convenablement et petit déjeuné, les deux journées précédentes ont laissé des traces. Au Groenland, il faudra absolument que je fasse en sorte de ne pas me retrouver à ce point en déficit calorique au début de mon périple. Après quelque réflexion, je conclus rapidement que partir dans ces conditions ne me mènera pas bien loin. En plus, la veille, j’ai cassé l’un de mes bâtons de ski ! Il faudrait que je le répare pour avancer efficacement. Je vais donc passer la journée à récupérer et m’alimenter, pour repartir de plus belle le lendemain. 

Comment réparer mon bâton ? J’ai tout un arsenal de matériel à ma disposition. Cordelettes, duct-tape, coach-tape, fil de fer… Rien n’y fait. Impossible de parvenir à un résultat satisfaisant en opérant de la sorte. Me vient une idée: et si j’utilisais la meilleure colle qui soit, celle qui est à ma libre disposition ? L’eau ! En faisant couler de l’eau chaude (chaude s’il vous plaît ! Vive l’effet Mpemba) entre les deux parties de mon bâton, vu la température, elle gèlera instantanément. Et en gelant, elle prendra en plus du volume, ce qui devrait pouvoir marcher !

Je fais fonctionner mon réchaud, tout en prenant soin d’économiser l’essence. Après quelques essais, j’y parviens ! Les deux parties de mon bâton sont recollées. Bon, il est beaucoup plus court que l’autre maintenant. Cela me donne une démarche pour le moins… Particulière. Assez peu confortable il faut l’admettre. Mais au moins, je peux progresser efficacement, c’est l’essentiel. Entre deux coups d’œil à mes cartes, je profite du moment pour observer le ciel changer. Les couleurs changent sans cesse, à mesure que le soleil décrit son petit arc de cercle par-dessus l’horizon. Que c’est beau ! Si je ne retrouve pas de traces de l’animal venu saluer ma hutte la veille, le vent les ayant sans doute effacées, j’aperçois parfois des lagopèdes, ces sortes de perdrix blanches vivant en haute montagne et dans la toundra. Si seulement j’avais des ailes moi aussi. Je pourrais survoler le Sarek et me rendre de l’autre côté en un clin d’œil. Mais les lagopèdes préfèrent marcher plutôt que voler, alors je vais faire de même. Mon choix est de toute façon limité.

Le soir, le ciel se couvre de nouveau. Les montagnes du Sarek sont souvent couvertes de nuages. Je parviens à récupérer les données météo avec mon téléphone satellite. Autour de minuit, il devrait y avoir une brève fenêtre d’une demi-heure, durant laquelle le ciel sera relativement dégagé. Information qui ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd…

Avant minuit, plutôt que de me reposer en vue d’être le plus en forme possible pour repartir le lendemain, j’enfile ma doudoune, mes chaussons de camp, et sors de la hutte. J’observe le ciel, le bal des nuages qui s’amoncellent autour de la lune. Le temps défile, lui aussi. Au loin, une lueur me fait penser à un énième nuage. Mais cette lueur s’intensifie. Elle semble danser. Et se teinter d’une couleur émeraude.

Je tressaillis. L’aurore ? Est-ce que c’est elle ? Moi qui n’en ai jamais vu, je veux en avoir le cœur net. Alors je saisis ma caméra, et prends une pose longue. Le verdict est sans appel. D’ailleurs, je n’ai plus besoin d’écran, tant le phénomène est devenu visible à l’œil nu, malgré la pleine lune ! UNE AURORE, une aurore irréelle, semble danser pour moi seul, dans les montagnes du Sarek ! Subjugué devant ce spectacle surnaturel, je reste béat pendant plusieurs minutes. Quelle merveille. Je me sens si petit devant l’aurore, parmi ces montagnes, les géants du Sarek. Et si chanceux de pouvoir la contempler. 

Cette aurore, je l’ai longtemps pourchassée. D’abord au Svalbard, où chaque soir pendant dix jours, j’allais veiller deux heures malgré la température glaciale, en espérant que le ciel se découvre pour laisser voir l’aurore. Puis maintenant au Sarek. Cette première aurore, je ne l’aurais pas « consommée » en allant voir un opérateur touristique pour l’observer deux heures, avant de rentrer dans mon hôtel. Non, j’aurais souffert avant d’avoir la chance de la rencontrer, dans ces circonstances si particulières, perdu parmi les montagnes de Laponie ! C’est la manière dont je souhaitais la découvrir, et le spectacle que j’ai sous les yeux est loin de me décevoir.

Alors, bien que mes batteries ne fassent pas long feu, je prends quelques photos. Après un temps assez long, les nuages décident de recouvrir le tableau que j’admire. Ca y est, il est temps pour moi de retourner dans ma modeste hutte pour pouvoir repartir vite le lendemain. Ce soir, au lieu de me coucher pour entrer dans un rêve, je quitte un rêve pour retrouver mes songes.