L’Expédition

L’Expédition “Arktos Island” consiste à traverser le Groenland, d’Est en Ouest, en solitaire et sans assistance. Donc, sans croiser d’êtres humains, ni bénéficier d’aide extérieure (engin motorisé, ravitaillement…). Je marcherai simplement, en tractant une pulka (luge) de 100kg, contenant mes vivres, mon matériel… Sur une distance d’environ 600 kilomètres. En imaginant que j’arrive à faire 20 kilomètres par jour, cela représente un mois entier de traversée. Je partirai relever ce défi en Avril 2022, mois où le froid est encore mordant, la glace dure, mais où le jour reprend ses droits, dans cette région où le soleil  disparaît totalement au cœur de l’hiver. 

Le trajet que je suivrai épousera de près la ligne tracée par le cercle polaire Arctique. Le Groenland est la plus grande île au monde, comptant quelques 2 millions de km², dont plus de 80% sont recouverts par une épaisse calotte glaciaire appelée Inlandsis

Et si l’on en parlait plus en détails ?

 

Survivre seul et sans assistance

Là-bas, j’irai rencontrer une forme de solitude

Je resterai en contact avec le reste du monde !

Un mois entier à marcher plus de 20 kilomètres par jour, dans un froid à congeler un congélateur ? Comment tu vas faire ?

Pour ça, il faudra que je parvienne à survivre au froid, me nourrir, m’orienter, et à surmonter l’épreuve physique et mentale que ça représente. Ces problématiques n’ont rien d’inédit: les découvreurs des pôles ont su les surmonter lorsqu’elles l’étaient ! Aujourd’hui, je peux apprendre de leurs exploits mais aussi de nos contemporains, bien ancrés dans le 21ème siècle.

Le principe est simple: j’avancerai en chaussant des skis nordiques (plus rarement des crampons à glace), en traînant une pulka (sorte de traîneau) derrière moi. Elle contiendra l’intégralité de ma nourriture et de mon matériel. Pour m’orienter, je dispose d’un équipement perfectionné me permettant de savoir et faire savoir où je suis, où je vais.

Accrochée à mes hanches via un système de harnais, ma pulka pèsera une bonne centaine de kilos. C’est un lourd fardeau, mais c’est aussi toute ma vie. Grâce à elle, je pourrai avancer et rester en vie pendant un mois. Elle est conçue pour être très résistante, et glisser autant que possible sur la glace et la neige. Dedans, j’embarquerai de la nourriture lyophilisée ainsi que beaucoup d’autres aliments gras. J’emmène également un réchaud avec moi, assorti de quelques litres d’essence. Pour boire et préparer mes repas, je ferai fondre de la neige.

Je devrai engloutir 7000 kilocalories par jour, peut-être plus, en mangeant toutes les heures, tout au long de la journée. A ces températures, le corps dépense énormément d’énergie non seulement pour parcourir tous ces kilomètres en traînant une luge, mais aussi pour maintenir mon corps à 37°C alors qu’il peut faire jusque -40°C.

Ma tente sera ma maison. Elle est imperméable, capable de résister aux vents très puissants balayant l’Inlandsis Groenlandais (parfois jusque 200km/h!)… A condition qu’elle soit parfaitement montée et protégée par un mur de glace. D’indispensables connaissances techniques acquises lors de ma préparation me permettront de manipuler mon matériel dans toutes les conditions, de limiter les dégâts en cas de coup dur, et d’avoir l’œil avisé lorsqu’il s’agira d’évaluer les risques.

Évidemment, j’arriverai dans une condition physique optimale, construite bien avant l’expédition. Elle me permettra d’aller chaque jour plus vite, plus loin, mais ne me dispensera certainement pas de souffrir pendant l’effort. Ce dernier implique d’aller parfois au delà de l’épuisement, de l’accepter et de vivre avec sans broncher.

Enfin, j’emmènerai avec moi une volonté de fer: celle d’aller au bout de moi-même, de réaliser ce rêve, et de le partager avec les personnes qui me suivent !

Le trajet

Tout au long de mon expédition, je me trouverai à moins d’un degré du cercle polaire Arctique, situé à 66°33′48.0″.

Le point de départ se situe sur le 65ème parallèle, à Isortoq. Ce petit village Inuit de 60 habitants à peine fait office de point de départ idéal. D’abord, parce qu’il est proche d’un des rares aéroports du Groenland. Ensuite parce qu’il est desservi par hélicoptère, je devrai le rallier depuis Tasiilaq, la “grande” ville de la côte est Groenlandaise (2000 habitants).

Cet endroit est aussi le point de départ de l’expédition polaire fondatrice de Fridtjof Nansen, en 1888, qui marque le début des grandes explorations polaires. Comme moi, il se mariera peu après son retour ! 20 ans plus tard, Nansen continuera à écrire l’histoire en naviguant vers le pôle Nord…

Depuis Isortoq, je devrai franchir de nombreuses crevasses en marchant sur des ponts de neige, pour rejoindre le plateau de l’Inlandsis, que je ne quitterai plus pendant un mois. Sous mes pieds: 3 kilomètres d’épaisseur de glace. Une dizaine de jours avant mon arrivée, je verrai autre chose que du blanc en passant par DYE-2: une station radar anti-nucléaire abandonnée, vestige de la guerre froide. Elle constitue un point d’intérêt notable ! L’occasion de réaliser quelques images d’un endroit surréaliste, vestige silencieux d’un passé révolu, au cœur d’une étendue de glace sans fin.

Après DYE-2, je taillerai ma route en ligne droite ou presque, il faudra prendre gare aux nouvelles crevasses, jusque Kangerlussuaq, situé sur le 67ème parallèle. Ce village d’à peine plus de 500 habitants constituera mon point d’arrivée.

Au total, j’aurai parcouru environ 600 kilomètres. Je ne devrai pas parcourir la même distance tous les jours: j’irai plus prestement à la fin qu’au début, puisque ma luge se videra progressivement de ses réserves de nourriture et de carburant, que le relief sera ascendant puis descendant, et les vents a priori défavorables puis favorables.

La durée de 35 jours est donnée à titre indicative: j’espère faire plus de 20 kilomètres par jour en moyenne, mais la nature a toujours le dernier mot. Parfois, des vents à 200km/h peuvent vous clouer dans votre tente plusieurs jours durant. Votre seul souci est alors de la protéger en bâtissant des murs de glace, en attendant qu’elle passe…

Je peux avoir de la chance et boucler mon expédition en 25 jours, ou devoir lutter contre les éléments et mettre une semaine de plus que prévu. Ou ne pas revenir du tout !

Je parcourrai environ 600kms d’Isortoq à Kangerlussuaq.
En chemin, je passerais par DYE-2, une station radar
anti-nucléaire aujourd’hui abandonnée.

Avril 2021: le moment propice

Le printemps (Avril, Mai, Juin) constitue le meilleur moment pour traverser le Groenland. La neige et la glace sont dures et ne fondent pas, ce qui permet au traineau de mieux glisser. Le jour prend alors le dessus sur la nuit, les températures sont un peu moins rudes qu’en hiver, où l’on peut se confronter à de solides -55°C.

Les quelques expéditions au parcours similaire commencent pour la plupart fin Avril ou début Mai au plus tôt, et s’achèvent un mois plus tard. J’ai choisi de commencer la mienne un mois avant, principalement pour deux raisons: la première est le challenge.

Lutter tous les jours contre un climat aussi rude et inhospitalier que celui de l’Inlandsis Groenlandais au mois d’Avril est un véritable défi auquel je souhaite me confronter. L’idée de conserver une alternance jour-nuit, au moins au début de mon voyage, est assez plaisante. Autant que celle de la voir progressivement disparaître, laissant place au jour permanent, début Mai. Si les planètes daignent s’aligner, je pourrais admirer les dernières aurores boréales les premières nuits de mon expédition. Dans les faits, il est plus probable que je ne mette pas le nez en dehors de ma tente et que je ne fasse que dormir, exténué, alors qu’il fait si froid au dehors.

La deuxième raison est que je me marierai en Juillet 2022. Pour cet évènement, je préfèrerais retourner vivre avec le commun des mortels début Mai plutôt que début Juin.

Le Groenland: Indlandsis et glaciers

Mais à quoi peut bien réellement ressembler le Groenland ?

Ce nom signifie “Terre Verte”. Il a été donné par Erik le Rouge, son découvreur Viking à la barbe rousse, qui espérait inciter autrui à venir y élire domicile. En réalité, le Groenland est couvert à 81% par un Inlandsis: une calotte glaciaire gigantesque, quasiment plate, faisant par endroits plus de 3 kilomètres d’épaisseur… !

C’est sur cette masse de glace démesurée que se fera l’essentiel de mon parcours. Son épaisseur implique que je serai en permanence entre 2000 et 3000 mètres d’altitude, de quoi m’oxygéner un peu les poumons. L’Inlandsis est aussi responsable du climat particulier du Groenland intérieur, si différent des côtes: il y fait en moyenne -50°C en hiver, et jusque -12°C en été. Les températures côtières sont bien plus douces: ce sont elles qui verdoient en été, et là que se situent l’intégralité des villages Inuits.

Aux abords de l’Inlandsis, entre lui-même et les côtes, se trouvent des glaciers gigantesques, et autres zones de fractures très dangereuses. Il faut y prendre garde aux crevasses et aux moulins, fréquemment masqués par de fragiles ponts de neige: leurs profondeurs peuvent être insondables.

Un mois durant, je ne devrais pas voir grand chose d’autre que cet Inlandsis immense. Point, a priori, de bedières ou de torrents, que l’on retrouve surtout en été, lorsque la glace fond. En revanche, je devrais m’habituer aux sastrugis: des sortes de lignes de crêtes tranchantes façonnées par le vent, semblables à des dunes acérées pouvant mesurer jusque 1 mètre de haut.

Ce même vent devrait briser la monotonie et me mener la vie dure: son hurlement sera probablement le seul son que j’entendrai qui ne vienne pas de moi, à moins que je croise un ours polaire. Soufflant parfois à 200km/h, il va sans dire qu’il sera bien plus fort que moi. Sans en mener large, je serai bien obligé de m’adapter à lui lorsque ce sera le cas. Monter ma tente deviendra une tâche extrêmement ardue: je devrai bâtir des murs de glace pour la protéger le mieux possible du vent.

Certains jours, je risque de connaître ce que l’on appelle le White-Out: lorsque le blizzard se lève, on ne voit plus rien que du blanc. Le sol immaculé se confond avec l’horizon, et on perd absolument tout ses repères: on n’a plus aucune idée d’où on va, on trébuche sur les sastrugis, et on a même parfois un peu de mal à tenir l’équilibre ! Ça m’est arrivé au Sarek.

De gigantesques glaciers

Des sastrugis, en plein Inlandsis

La station radar anti-nucléaire abandonnée DYE-2

Les risques

Mieux vaut regarder devant soi.

Quels risques vais-je encourir lors de cette aventure ? La liste est assez longue, mais fort heureusement, la plupart d’entre eux peuvent être maîtrisés.

On pense évidemment aux risques les plus évidents, comme celui de mourir de froid ou d’épuisement. Le matériel et les vêtements que j’emporterai avec moi ne m’empêcheront pas d’avoir froid, mais devraient me permettre d’y résister à condition que je ne fasse pas n’importe quoi. Quant à l’effort physique, c’est près de deux ans de préparation rigoureuse qui me permettra de l’endurer.

D’autres risques existent, comme celui de chuter dans une crevasse. La majeure partie de mon voyage se déroulera au cœur de l’Inlandsis: peu de chances d’en trouver. Mais pour les quelques jours que je passerai dans les zones de crevasses, il me faudra redoubler de vigilance, savoir reconnaître ces zones, et prendre les bonnes décisions.

Il est hautement improbable que je puisse me perdre: je disposerai de matériel électronique perfectionné, ma position sera connue plusieurs fois par heure, et je pourrai rester en contact avec mon équipe par satellite. En cas d’urgence, je pourrai appeler les secours en actionnant ma balise de détresse. Ce matériel, je l’ai déjà éprouvé au Sarek, en plein cœur de la Laponie Suédoise. Au moins deux boussoles m’accompagneront, et suffisamment de connaissances pour m’orienter sommairement en fonction de mon environnement.

Un autre risque est de croiser le chemin d’un ours polaire près des côtes. Si cela devait arriver, je ne parierai pas sur moi. Mais les ours polaires du Groenland préfèrent évoluer sur la banquise, encore étendue à cette époque de l’année, plutôt que sur l’Inlandsis, où ne vit aucun animal et donc, aucune proie. Le risque existe donc pour les premiers et derniers jours de mon expédition.

Finalement, ce que je risque le plus, c’est d’essuyer de violentes tempêtes, ou d’être victime d’une défaillance matérielle. Mes skis ou mon réchaud peuvent se casser, ma tente se déchirer… Il faudra être persévérant et ingénieux pour continuer, et prévoir de quoi réparer. Savoir construire un igloo ne sera pas non plus un savoir futile. D’où l’importance de ma préparation technique sérieuse.